dimanche 27 décembre 2020

LE HAIR SHAMING DANS LA COMMUNAUTÉ NOIRE (ET AU-DELÀ).


Hair shaming

nom masculin invariable 

  • anglicisme et néologisme, (né un jeudi soir de décembre dans l’esprit hyperactif d’une greluche qui ne supportait vraiment plus qu’on questionne ses choix capillaires), composé du mot « hair » (si tu n’as pas validé ton niveau A2 en anglais, ouvre donc un dictionnaire) et du mot « shaming » (gérondif de « shame », humilier), sur le modèle de concepts plus populaires et, de ce fait, galvaudés, tels que le « body shaming », le « mom shaming » ou encore le « slut shaming ».

Voilà pour les considérations d'ordre étymologique. Mais sinon, Falblabla, c’est quoi le hair shaming ?




« Les cheveux, c’est votre problème. »



Le cheveu noir. 


Rien de banal. Tout d’exceptionnel. 


Il suscite polémique et controverses au sein de la communauté et même au-delà. 

Tenez, une femme blanche m’a un jour appris que les cheveux, c’était notre problème (comme s’il n’y en avait pas d’autres plus brûlants, plus pressants). Une phrase facile (comme on m’en sort, hélas, souvent dans le milieu dans lequel je baigne), égrenée doctement et sans vraiment tenir compte des faits, ni de l’énormité qui venait d’être débitée. 


Les faits, donc: plus fragile (puisque implantée près de la surface du cuir chevelu), moins résistante (40% de moins que son antithèse capillaire, le cheveu asiatique) et 15% moins extensible que ce dernier, cette fine spirale peu pourvue en sébum a en plus le toupet (c'est drôle, je sais) de rétrécir au contact de l’humidité, ce qui réduit considérablement, et seulement en apparence, sa longueur.


C’est donc notre problème. 


Et si c’est une femme blanche qui me l’a appris, c’est en partie parce que nous, en tant que communauté, en faisons des tonnes, en avons fait notre problème et y avons cristallisé tous les tourments auxquels la couleur de notre derme nous expose au lieu de célébrer la richesse que ce même derme implique. 

Tenez, par exemple, le fait que les rides ou les cheveux gras, pour ne citer qu'eux, ne soient pas notre problème (et c'est justement parce qu'elle était bien consciente de ces réalités que ces mots malheureux ont franchi le seuil de ses... lèvres).


Trêve de digressions perfides.





« Black is beautiful. »


Avoir le cheveu crépu, c’est arborer la fibre capillaire certes la plus fragile mais aussi la plus complexe, la plus fascinante et la plus paradoxale qui soit; c’est porter en guise de couronne un marqueur racial (et, de facto, culturel) fort, une identité singulière, attachée au seul peuple africain et à ses diasporas. Il complète les reflets dorés de notre derme fier et en réaffirme la particularité (le mot clé étant « compléter »).


Avoir le cheveu crépu c’est aussi un emploi à temps plein (sous la supervision d'un patron particulièrement caractériel), voire un sacerdoce, nécessitant un dévouement sans faille. Sinon il casse. Il boude. Il se paie même le luxe de faire la grève (je rappelle que c’est lui le patron, mais aussi qu’il est paradoxal). Setback. Il faut tout recommencer. D’où l’urgence de le protéger grâce à des coiffures dites protectrices ( braid outs ou twist outs, tresses, extensions ou même perruques... non, pas ton chignon, ni ton afro, ni même ton puff).


Avoir le cheveu crépu, c’est enfin, et surtout, disposer d’une texture malléable, qui se travestit, se mue au gré des caprices de celui qui le porte (ou plutôt qu’il porte) et change de forme et de longueur au gré de ses envies. 


     
à gauche: coiffure traditionnelle Mutudzi (Rwanda) et à droite: coiffure Wolof (Sénégal)


« Black is beautiful ». La formule n’est pas galvaudée; nos ancêtres ne le savaient que trop. Dignes héritiers de l’Égypte antique (dont l'art capillaire fut glorieux) et conscients des contraintes imposées par la nature de leur cheveu, ils l’ont sculpté et en ont fait le messager de leur identité (leur âge, leur rang social ou leur ethnie) mais aussi de leur préférence (et le mot n’est pas anodin), l'étirant à leur guise et y ajoutant divers objets décoratifs, extensions et accessoires en tous genres.


Et puis ça:



Entre ce cliché et l’image de nos bienheureux aïeux libres du joug occidental, qui modifia irrémédiablement leur perception d’eux mêmes, il y eut l’esclavage puis la colonisation, la ségrégation (et pas seulement sur le continent américain), qui forcèrent fatalement l’Afrique et sa diaspora à se percevoir exclusivement par le truchement du regard de l’occident. Il y eut des cheveux camouflés (car le saviez-vous, les femmes blanches dans les colonies d’Amérique ne supportaient pas la vue de ce cheveu luxuriant qui fascinait tant les hommes), puis malmenés et lissés de façon permanente. 


Or, l’invention de l’afro découle ab initio paradoxalement de cette perception biaisée que nous avons, depuis, porté sur nous-mêmes. L’afro était un des vecteurs de la révolution et de l’émancipation, le contrepied de l’hégémonie occidentale; il était là pour déranger et menacer un ordre établi. 


En dépit du bon sens cher à nos ancêtres (car, rappelez-vous, la délicatesse du cheveu crépu proscrit qu’il soit ainsi malmené), l’afro, hérésie capillaire s’il en est, s’est imposé dès le milieu des années 60 comme alternative à l'acte de "dégradation (littérale) de soi" que constituait le lissage chimique des cheveux pour Malcom X (et il s’invite depuis sur nos chefs dès qu’il est question d’affirmer notre identité et notre puissance).





« Quand le sage désigne la lune, l'idiot regarde le doigt. »


"Ce fut mon premier grand pas vers la dégradation de soi: le jour où je me suis infligé cette douleur atroce, brûlant littéralement mon cuir chevelu pour que mes cheveux ressemblent à ceux d'un homme blanc." *


Les propos de Malcom X sont lourds de sens mais cela n'empêche, ils ont été dévoyés et sortis de leur contexte: il y dénonce certes l'hégémonie de l'esthétique occidentale mais regrette surtout qu'elle conduise à une transformation radicale de nos caractéristiques intrinsèques et à une atteinte consentie de notre intégrité physique. 

(il en va de même pour l'éclaircissement de la peau, dont nous pourrions parler pendant des heures et qui m'irrite au plus haut point.)


Par ce dévoiement délibéré, le raccourci qu'il implique et le manque cruel de nuance dont il résulte, la perception que le Noir avait de lui-même s’opérerait, une fois de plus, exclusivement par le truchement du regard occidental, qu’il fallait cette fois non pas séduire mais choquer. 



Angela Davis fut elle-même exaspérée par cette aporie, déçue qu’elle était de voir son combat réduit à une simple coiffure, dont j’ajouterais que l’authenticité et la pertinence posent question.


Et après tout, Malcom X, dont je vous conseille vivement l'autobiographie (il vaut mieux la lire, dans le texte qui plus est, qu'en rêver), n'aura jamais été aperçu déambulant les cheveux en l'air et les Jeux Olympiques de la Négritude auxquels nous nous livrons de nos jours, et qui nous dressent (nous et nos cheveux) les uns contre les autres, le feraient doucement rire...



C’est donc bien cela: nous, en tant que communauté riche et variée, à l'image de notre chevelure, avons fait de nos cheveux notre problème et notre combat (encore une fois, comme s’il n’y en avait pas d’autres plus brûlants, plus pressants). 





« Je préfère quand vous avez les cheveux frisés. »


Par ces mots une femme blanche venait de perpétrer un nouvel acte de paternalisme infâme 


D’abord, mes cheveux ne sont pas frisés mais crépus. 

« Frisés »... comme un euphémisme-sparadrap posé sur l’innommable qu’on prétend pourtant glorifier.

(roulement d'yeux intense et tchip interminable)


Ensuite, elle venait de réglementer mon apparence en tentant (car j’ai la tête dure et, sans mauvais jeu de mots, elle a fait chou blanc) de m’indiquer à quoi j'étais censée ressembler, en 2018, aux yeux du grand monde blanc, ignorant ainsi totalement, au passage, que ses préférences m’importaient peu et que seules les miennes prévalaient. 


Ses préférences à elle, parlons-en. 



Car le lissage et la transformation du cheveu ne sont pas l’apanage des femmes d’ascendance africaine. Ils ne constituent qu’un élément de la large palette dont elles disposent et qui a été évoquée plus haut. Mais ils sont également pratiqués par toutes les femmes, quelle que soit la texture de leurs cheveux. 


Les femmes blanches domptent leur chevelure bouclée et se font passer pour des blondes (quintessence de la beauté, à ce qu’il paraît) en toute impunité. Loin de moi, toutefois, l’idée saugrenue de leur signaler que je goûte peu la prolifération de mèches, plus jaunes que blondes d'ailleurs, dans leur tignassse... Les asiatiques, quant à elles, bouclent leur raideur et les maghrébines lissent leurs courbes. 


Mais la femme noire doit, elle, se garder de toute fantaisie capillaire car son problème, rappelons-le, ce sont les cheveux, clé de voûte de son identité culturelle et laisser-passer synecdotique lui permettant d’infirmer toute velléité de reniement de soi. La femme noire est son cheveu et si ce dernier se transforme c’est alors qu’elle renie son identité. Il n’y a qu’à elle qu’un tel paradigme réducteur est appliqué et que d’elle qu’une telle orthodoxie capillaire est exigée. 


Les autres vous le disent, même dans les pubs: 

« je fais ce que je veux avec mes cheveux. » 


Pas la femme noire. 


Et figurez-vous que ça ne dérange personne...





« Moi, je les appelle les guenons. »


Porter son cheveu en étendard, en faire l’emblème d’une lutte dont le seul champ de bataille actif est un entrelacs de fibres capillaires, permettant ainsi opportunément d’omettre tous les sujets brûlants, les sujets pressants. 


Moi, ça me dérange.


Se tirer dans les pattes aussi. Le cheveu, censé conjurer la haine de soi, serait donc devenu le moyen de cultiver la haine entre soi. Des factions se forment, les clivages s’accentuent; le juste-milieu est alors proscrit: « nappy » contre « défrisées », « naturelles » contre « tissées » ou « perruquées », comme si le même derme n'était pas partagé et avec pour toile de fond une politique de la respectabilité qui, à mon sens, a très franchement des relents d’asservissement (et qui s'applique aussi, entre autres, à nos goûts musicaux, au passage) 

L’asservissement au regard occidental. 

Parce que nos cheveux seraient notre problème, il faudrait à tout prix s’échiner (ou mieux, s’écheveler) à prouver qu’il est comme les autres, reniant par là même ce qui en fait sa spécificité et sa majesté: la polyvalence et le paradoxe. 


« Toutes en chignon et en afro puff nous allons leur montrer que nos cheveux sont aussi beaux que les leurs ! »


Mais qui faut-il vraiment convaincre ? Et à quel prix ?


Ces hommes africains (et de la diaspora) qui justifient leur mépris de la femme noire par ses choix capillaires, entre autres arguments fallacieux, ou cette collègue africaine qui m’a un jour appris qu’elle surnommait les femmes aux cheveux lisses ou ornés de box braids (tresses longues avec extensions), « guenons », devant un public blanc médusé ? 



Exemple édifiant de hair shaming, n’est-ce pas? De la haine de soi à la haine entre soi, vous disais-je, il n’y a qu’un pas; dans un sens comme dans l'autre.


Pour ma part, je me méfie des cris de ralliement grégaire et des dérives qu’ils induisent, des postures radicales et sans nuances et surtout des injonctions émanant d’autorités douteuses, qu’elles viennent de ma communauté et encore plus d’ailleurs. 


Et je vous le dis et le répète: « je fais ce que je veux avec mes cheveux. » 

(Sauf le défrisage, hein, et pas que pour des questions de santé. Nous en reparlerons plus tard, si vous voulez bien.)



* "This was my first really big step toward self-degradation: when I endured all of that painliterally burning my flesh to have it look like a white man's hair." - The Autobiography of Malcom X as Told to Alex Haley.


vendredi 25 décembre 2020

AN HUIT.

 (by Fal-bla-bla)

An huit. 


Deux articles. Une vidéo. Et une pandémie. Fois deux fois trop de télétravail.


Égal : l’échine courbée devant l’évidence ; il y avait vraiment autre chose à faire en huit !


Se battre la coulpe ? Que nenni ! 


Ce blog clamait il y a peu son indépendance… Il l’a eue. 


Oh oui !


Un nouveau chapitre s’ouvre : la preuve par neuf…



samedi 1 août 2020

D.I.Y. (XII): BONNET EN SATIN ET WAX


Si vous avez le temps entre deux visionnages de « Black is King », jetez donc un œil à ce nouveau tutoriel intitulé « Bonnet en satin et wax. » 



En effet, porter un bonnet en satin vous permet de préserver l'hydratation de vos cheveux et nous savons toutes que c'est primordial pour les cheveux crépus qui sont peu pourvus en sébum. Or, les tissu en coton dont sont faits nos taies d'oreiller privent la fibre capillaire de son hydratation et provoquent une friction qui peut à terme causer de la casse. 


Youtubeuse beauté, bonjour ! 


Les bonnets en satin fleurissent donc depuis quelques années sur les chaînes de nos youtubeuses préférées. Ceux de Jackie Aina, pour n'en citer qu'une, sont magnifiques. Mais voilà, où les trouver ? 


Alors, comme d'habitude, on ne panique pas et on dégaine sa machine. C'est tellement facile en plus et vous aurez la garantie d'avoir un bonnet sur mesure aussi bien en taille que pour ce qui est du choix du tissu.


Comme d'habitude, j'espère que ce tutoriel vous plaira et vous sera utile. J'ai testé un nouveau placement de caméra. Dites-moi en commentaires si vous avez réussi à le faire et taguez-moi sur les réseaux aussi. Ca me fera plaisir.


mercredi 25 décembre 2019

SEVEN HEAVEN



Sept ans.

L'âge de raison.

A sept ans, on devient insolent, askip.

On s'oppose, on teste les limites et on affirme sa personnalité. 

A sept ans, on élargit ses horizons, on gagne en indépendance et on développe un goût particulier pour la défiance.

La greluche n'échappe pas à ces constatations. 

Petite greluche est devenue grande et ses articles se déclinent désormais officiellement au singulier.

Pluie de fanfreluches!

Falblabla est au septième ciel!


lundi 23 décembre 2019

LA COMPLAINTE DU VIGILE (DE SEPHORA... ET DE NAVARRE)

(by Fal-bla-bla)

"On ne se prend franchement pas au sérieux, en vrai."

Je suis vigile.

Chez Sephora, tiens.
Non pas qu'ailleurs les vigiles soient dénués du professionnalisme sans limites ni du peu de discernement qui m’animent ; mais chez moi, plus que chez les autres, le zèle est dévoyé, atteignant un paroxysme caricatural.

Alors, viens, je t’explique.

"T'inquiète, la voix. Je m'en charge"

J’en fais trop. « Je fais mon travail. »

Et, si en entrant chez moi, ton cœur ne se serre pas autant que le mien à ta vue, alors, cette complainte n'est pas pour toi. 
Ignore cet énième acte d'iniquité systémique.
Au mieux, détourne le regard, comme tu sais si bien le faire; au pire, lâche un "c'est facile d'être blanche!"* et passons aux aveux.

Quand je te vois franchir ces portes qui dégueulent leur flot d’effluves ressassées (et au-delà desquelles baigne une cacophonie olfactive qui pourrait peut-être, me diras-tu, expliquer l’état d’hébétement constant dans lequel j’exerce ma douteuse fonction), mon costume noir s’érige sur ton passage et hantera sans relâche ton sillage.

Bienvenue sur mon terrain de chasse, où la mauvaise foi fait loi. « Je fais mon travail. »
Mon flair est arbitraire et mes cibles faciles. 
Mon sens de prédilection ? La vue; ironique en pareil contexte.
Des considérations purement chromatiques occupent mon esprit et guident mon regard.
Ne m’en veux pas, même si, souvent, moi aussi, je suis noir; je suis surtout pavlovien...
« Je ne fais que mon travail. »

D’ailleurs, dès qu’ils t’ont vue, là-haut, je l’ai su. Stimulus, oreillette.
Ta "cible démographique" abreuve l’industrie que je sers. 
Mais ton derme est bien trop sombre pour te couvrir de probité… et de mon silicone, et de mon onéreux BHT. 
Si sombre, ton derme, que mes portiques et mes caméras en sont rendus inopérants et mon élégance panoptique, caduque. 
Mon omniprésence en devient donc manifeste: la chasse est ouverte.

De vigile à garde d'un corps de préjugés que je charrie bien malgré moi, je t'emboîte le pas. 
« Je fais mon travail, bon sang !» 
La subtilité m'importe peu. 
Ton pied, mon pied et ta main, mon œil.

"Et puis, moi d'abord, j'ai un bodyguard rien que pour moi quand je fais du shopping"

Ton égo est froissé ? Je ne suis pourtant qu’une marionnette. 
D’en-haut des ordres pleuvent, dont je ne suis que l’exécutant. Je ne cesse de te le répéter : je ne fais que mon travail. 
Je vais où on me dit d’aller, suis qui on me dit de suivre. Je monte la garde.
La voix de mon maître ou plutôt son oreille docile.

Je te sens prête à lâcher une banalité, un aphorisme niais tranchant avec le cynisme ambiant.
Diviser pour mieux régner ? C’est bien pire, malheureuse !
Si c’est moi qui te suis, c’est pour que les préjugés dont je ne suis que l’instrument soient moins flagrants…

Je suis vigile et je n'ai jamais fait que mon travail.

"C'est bon, elle est sortie."


*sentence véridique lâchée par une femme, blanche, donc.