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mercredi 8 octobre 2014

"BITCH", PLEASE?!

 
 
On va être un peu sérieuses par ici… Vous voulez bien ?
Essayons du moins.
Il y a quelques jours, je suis tombée sur un extrait de la tournée de Beyoncé. S’il y a longtemps que vous nous lisez, vous savez que l’excitée qui clame haut et fort son attachement fanatique pour Ms. Knowles ici, c’est bien Falblabla (oui, Plume de boa n’en a cure et réserve ses cris hystériques pour un certain Léonard, mais ça, c’est une autre histoire) ! Comme, il se doit, j’ai passé la vidéo en boucle, analysant chaque détail de la chorégraphie, décortiquant le moindre mot, qui, dans la plus pure tradition hip hop-rnb cache inévitablement une vérité qui blesse ou quelque compte à régler que le néophyte ne saurait déceler. Dissing ou Throwing shade, vous savez….
 Mais nous nous perdons…
A aucun moment n’ai-je quitté ma peau de fille noire, ayant baigné dans cet univers musical depuis l’adolescence et maîtrisant depuis toujours les codes de ce qu’il est raisonnable d’appeler la « Diaspora africaine ». Car, pour celui qui ignore ces codes, il semble inadmissible d’assimiler les cultures noires sous prétexte qu’elles ont un commun une particularité épidermique, qui, si l’on est un tant soit peu éduqué, devrait être perçue comme anecdotique. Ne me suis-je pas entendu rétorquer par une connaissance alors que je faisais référence au Hip Hop comme "une part de ma culture": "Ah non! C'est pas ta culture!"? Really, bitch?! Parole douteuse de celui qui regarde justement cette culture avec dédain, pour ne pas dire plus... Cependant, il faut admettre qu’un océan et des siècles de servitude n’ont pas suffi à gommer les caractéristiques communes de peuples que les détours de l’histoire et la domination forcenée des uns par les autres, n’ont réussi à séparer. Outre les considérations chromatiques donc, ces caractéristiques communes sont perceptibles dans la gestuelle, les mimiques et même dans le verbe. Après tout, le rappeur n'est-il pas un griot qui, à défaut de chanter ses propres louanges, scande les tourments de sa société ? Le shade une forme de garoualé exécuté avec les mimiques idoines et le teeth sucking (tchip) approprié? Et puis ce qu'on appelle twerk aujourd'hui, n'est-il pas qu'une version décadente du bon vieux sabar? Deux opposés du même spectre s’observent donc avec étonnement et constatent à quel point la culture est têtue et parvient à s’immiscer là où on a cherché à la détruire.
Mais je me perds.
Que disais-je ? En regardant notre vidéo donc (ou la mienne plutôt - loin de moi l’idée de vous associer à de telles futilités), j’ai omis d’emprunter le point de vue de l’Autre, celui ou celle pour qui tout ce qui me paraît familier est si étrange – au mieux – voire rédhibitoire. Deux mots me frappèrent lorsque j’en fis le constat : « bitch » et « nigga ». Alors, comme par un tour de magie inexpliqué, un discours exogène colonisa ma pensée : « Bitch ? Mais c’est bien le mot « Feminist » qui était affiché sur l’écran au début de la vidéo, non ? » puis « « Nigga », mais n’est-ce pas paradoxal pour une « personne de couleur » (oui mon esprit parlait ainsi à cet instant-là, veuillez l’excuser…) d’utiliser un mot aussi connoté ?! ». J’étais naïve donc et un peu bien pensante, ou peut-être trop ignorante de la subtilité d’une culture à laquelle je n’appartenais pas ; lacune que j’aurais pu combler, me direz-vous, en m’intéressant de plus près à cette culture. Et quand je parle de culture, je parle aussi d’histoire, de littérature et surtout de la mythologie d’un peuple et de ses diasporas.
Dans cette culture, le mot « nigga » revêt bien entendu une connotation négative et demeure, même s’il est utilisé à l’envi de nos jours, un tabou ; tabou qu’il s’agit d’exorciser en le banalisant et en en rendant l’usage commun, sinon anodin. Ainsi, lorsqu’une personne noire emploie le terme « nigga », il s’agit de bien plus qu’un terme d’affection (« endearment ») comme le supputent certains – souvent non-noirs d’ailleurs ; mais d’une provocation visant à exorciser au quotidien les blessures du passé, à les sublimer. Il s’agit en fait de résilience plus que d’inconséquence. J’aime d’ailleurs souvent rappeler aux détracteurs des artistes hip hop contemporains qu’avant les rappeurs, un poète d’un autre genre s’était approprié le mot, avait bâti une idéologie autour du tabou et l’avait baptisée « Négritude »: « Insulté, asservi, il (le Noir) se redresse, il ramasse le mot de nègre qu'on lui a jeté comme une pierre », disait d’ailleurs Jean-Paul Sartre à ce sujet.
Voilà pour le mot « Nigga » donc. Voilà pourquoi il ne m’a jamais choquée (peut-être est-ce aussi parce que j’ai fait le chemin inverse, ai lu mes classiques avant d'aller m’encanailler dans les bas-fonds de la musique contemporaine). Voilà aussi pourquoi le contexte est primordial. A ceux qui s’offusquent du fait que seuls les Noirs sont autorisés à utiliser ce mot, je rétorquerais que seul celui qui a reçu la pierre en connaît le prix et la douleur et seul lui est capable d’éprouver de la jubilation lorsqu’il laisse échapper ces deux syllabes.
 
Le mot « bitch » quant à lui pose la question du féminisme, d’autant que c’est une femme qui l’utilise et qu’elle a, qui plus est, l’audace de se revendiquer « féministe ». Dans mon esprit, le mot « bitch » est un corollaire de « nigga ». « Bitch » et « woman » sont aussi interchangeables que « Nigga » et « man ». Ils reflètent tous les deux une réalité sociologique complexe où les rôles attribués aux différents sexes révèlent un dysfonctionnement social profond. L’un nous parle d’asservissement, d’humiliation et de perte de repères et l’autre d’une extrême violence dans les rapports entre les sexes inhérente aux sociétés coloniales ou dominées. « Bitch » serait donc l’expression d’une féminité, d’une Négritude féminine, difficilement digérée et aussi sublimée. Dans ce contexte, il ne serait donc plus question de jugement moral ou même de trivialité mais de revendication identitaire, celle d’une féminité (et par extension d'un féminisme) noire. Et c’est là que le bât blesse. L’auteur du monologue intérieur qui s’est saisi de moi et a déclenché la réflexion dont il est question ici, celui qui ne connaît pas la culture dont il parle mais tient tout de même à la défendre, s'insurge. Voyant tout par le prisme de ce qu'il convient d'appeler l'ethnocentrisme, il considère que tout, même ce qui lui est étranger, doit être à son image. Le hip hop, tenez, doit être policé, classe diront même certains. Pure hérésie. Bien entendu, il a aussi une idée bien arrêtée du féminisme. Bousculons-le un peu, vous voulez bien? Citons la définition que Beyoncé en donne et qu’elle emprunte à l’auteure féministe Nigériane, Chimamanda Ngozi Adichie (une autre de mes idoles) : « Feministe : une personne qui croit à l’égalité sociale, économique et politique entre les sexes ».


Si l’on s’en tient à cette simple définition et que l’on tient compte des trajectoires historiques et culturelles des uns et des autres, il semble vain de crier à la misogynie lorsqu’une femme noire décide de ramasser la pierre que les hommes (noirs ou non) lui ont jetée et la brandisse fièrement, tout en prouvant par ses actes et ses accomplissements qu’elle est bien plus qu’un mot. Il est encore question de résilience ici. Il est donc nécessaire de rappeler que le féminisme n’a pas de couleur (ni même de sexe), tout comme l’humanité : être féministe est affaire d’actes et non d’appellation. Et lorsqu’une femme, noire qui plus est, dans un monde / Monde dominé par une élite blanche et masculine, gère sa carrière avec brio et brasse des millions, tout en véhiculant un message de confiance en soi et d’acceptation de soi, gestuelle et agressivité, perçues comme "viriles", incluses, on peut parler de féminisme sans rougir (ou pas), n’est-ce pas ?
 
Alors en observant les exploits scéniques d’une Beyoncé, on n’oubliera pas que derrière chaque mot, chaque geste, il y a une h / Histoire - et sa célébration…

 
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Quelques mots d’Aimé Césaire pour finir :
« Ceux qui n’ont connu de voyages que de déracinements.
Ceux qui se sont assoupis aux agenouillements.
Ceux qu’on domestiqua et christianisa,
ceux qu’on inocula d’abâtardissement
tam-tams de mains vides
tam-tams inanes de plaies sonores
tam-tams burlesques de trahison tabide.
Tiède petit matin de chaleurs et de peurs ancestrales. »
Extrait du Cahier d’un Retour au Pays Natal
 

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